la lune répond si on lui parle

  • La Lune répond si on lui parle (Nouvelle)

    "Le temps n'a de prise que si on le compte" m'expliquait souvent mon grand père.

    Que la somme est la même pour ces sentiers secrets, ceux auxquels on repense en frissonnant, l'air de rien. Interdite du moindre mot.

    J'aime ma vie égarée à travers ce chemin ensoleillé : tout m'y couve pour que je connaisse un certain bonheur.

    "Le sable est aussi fin que l'écume est salée" me disait on ; alors j'ai enfoncé mes pieds dans ce sable magnifique et goûté le sel de l'écume.

    Ils auraient pû ajouter l'iode qui tourne la tête quand on hume à pleins poumons, me décrire la caresse fraîche d'un souffle de vent sur la peau. Et la mer et les vagues qui viennent et se retirent, qui donne l'envie de s'endormir sous le soleil.

    Et tout là haut, les nuages glissent ...

    Il fallait m'en dire plus, je ne pouvais pas me contenter de si peu de détails : le corps immergé qui ondule lentement, le goût du sel sur les lèvres et la chaleur des rayons du soleil, par exemple.

    Je compris donc qu'il fallait apprendre seule et je n'en attendais pas moins pour parfaire mon éducation.

    Mais ce sentier qui m'éloigne de celle que j'aurais dû être ne plaît pas à tout le monde. Combien d'entre eux préfèrent détourner le regard vers un chemin plus facile ? Si peu d'émotion pour tant d'attente ! Et ils ferment les yeux pour des morales d'Eglise, si rassurantes ... Le Paradis leur serait interdit s'ils prenaient une autre route ...

    Pourrais je me contenter de si peu de souffrance ? Fade est leur choix.

    Je préfère ce chemin tortueux où s'affolent les sens. Je me repose sous des saules pleureurs puis marche vers ma vie, étourdie.

    "L'amour naturellement s'affadit" m'avaient ils prévenu. Et je les regarde, misèrables humains froussards ! L'amour ne me quitte pas car il m'aime, moi, petite fille qui ne compte pas le temps. Il retrouve ma trace et se transforme pour me plaire : tantôt il se boit,  tantôt il se mange, bien souvent il change de visage puis se retire. Il reviendra.

    Assise sur l'herbe haute plutôt que sur leur gazon tondu, je carresse cet amour à perpétuité. J'accepte d'être à la passion ce qu'ils acceptent d'être à la tranquillité. Je les écoute se plaindre, de leur route pavée, tandis que les oiseaux peuplent mon sentier. Et je ris fort et je pleure de tout mon corps, pendant qu'ils montrent du doigt la fille folle qui refuse de les suivre.

    "Boire ses larmes rend saoul" m'expliquait on. Alors ils préfèrent s'enivrer d'alcool et espèrent que leur vie passera plus vite, monotone.

    Et je me grise de ce temps imparti que je savoure comme un cadeau ; la Vie m'en remercie.

    Et je chante, et je crie, et pour cela je suis punie. Mise à l'écart de leur enfer mon Paradis terrestre vaut pourtant mieux que leur raison.

    Les fruits sauvages ont plus de saveur accrochés à leur branche que ces leurres sur leurs présentoires : un premier lustre l'abricot, un second le parfume d'ârome de synthèse, un troisième vient l'acheter pour le quatrième qui le croquera. Le cinquième comptera l'argent gagné. Pauvre abricot fade qui finira à la poubelle ! Comme ils me plaignent d'avoir à ramasser mes fruits : je me coupe les mains sur les épines, le jus se répand sur ma robe et l'odeur me grise ! Mais en secret ils jalousent la saveur qui inonde ma bouche ...

    La nuit, pendant qu'ils dorment, je discute avec la Lune qui est bien de mon avis.

    Les étoiles clignotent sur leur voile bleu marine, je m'assieds en tailleurs et contemple l'univers. La Lune éclaire l'espace et me susurre de ne pas oublier que nous ne sommes rien de plus. Que nous ne voyageront jamais assez loin...

    "Je ne compte pas le temps qui n'a aucune emprise sur moi" disait mon grand mère.

    " C'est un égoïste instable, un rêveur maudit" assénait ma grand mère.

    " Il n'est tout simplement pas normal" pestaient ses enfants.

    Et je contemple la mer immense où voguait son bateau ...

    (Petite nouvelle de 1999. On change !)